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Notes pour un fantôme (extraits)
Di Raymond Farina
In: Semicerchio LI (02/2014), “Per Seamus Heaney”, pp. 88-92.
1
Attendu par personne, fut dispensé de naître et ne put qu’apparaître.
Crut toujours loin ceux qui nous aiment, crut qu’ils nous aiment d’être lointain.
Alla pendant huit ans – huit siècles – dormir dans le sommeil des bêtes. Grandit dans un idiome étrange,
avec les oiseaux pour messages, pour sagesse de n’attendre rien.
Voulut lointains tous ses semblables, se sentit proche des nuages, devint peu à peu de leur peuple.
Apprit, comme eux, comment on passe, s’effaça, comme eux, de son ciel.
Apprit, sans le savoir, l’Invisibilité.
3
Fantôme – mais de qui? – D’un poète? D’un fou? D’un double placentaire dont on ne peut faire son deuil
ou d’un autre fantôme, feu-follet faux-fuyant, simulacre de vie, qui se demande si c’est lui ou le monde qui prend le large,
frère invisible & insolent, déambulant dans nos migraines – convaincu que ce sont les siennes –, s’endormant dans nos insomnies traversant nos visions sans cesse, avec notre Afrique fictive ou l’exode insensé d’un peuple de nuages,
jubilant de nous retourner cette question qu’on lui pose quand il redescend dans ses limbes, sourd à l’appel de la lumière, peu pressé de ressusciter, impatient d’épouser l’oubli, d’aller jouer du violon pour les taupes & les rhizomes,
esquisse à jamais esquissée par un dieu lassé de créer ou – qui sait? – créature que le diable a crachée
4
[…] Nul principe marmoréen: à la lisière de sa nuit, une veilleuse minuscule – indice vacillant de possibles chemins –, visible à peine entr’aperçue.
Et, suggéré du bout des lèvres: ce que la tendresse lui demande.
Une éthique du presque, murmurée, minimale, chantonnée, musicale, une sorte de capriccio ou mieux – de fantaisie –, bref, une éthique fantomale.
5
«Un signe de plus pour moi de cette maladie la pire de toutes c’est son secret». (Soeren Kierkegaard, Traité du désespoir, II.)
Relisant Kierkegaard, un demi-siècle après, se souvient vaguement des trois stades de l’existence, d’une valse de pseudonymes, d’une rupture énigmatique, garde en mémoire cette écharde que dans sa chair lui a gardé,
découvre maintenant qu’il peut comprendre, de sa nuit, ce que désespoir signifie, après avoir longtemps joué avec ce mot venu du Nord,
et distinguer vivre sa vie de la mourir
[…]
6
Parvenu récemment à ce qui semble l’excellence dans l’art de l’inutilité – incapable de contredire le Destin qui écrit sa vie dans la marge –, s’interroge sur les humains,
sur ceux qui sculptent le Présent avec des décisions et des actes majeurs
dans un monde peuplé de fantômes légers, dévorés par leur faim, de mourants qui marchandent leurs dernières secondes de vie, tandis que la démence, très officiellement, met en jachères la lune, lance, sur Minerve, un chantier, inaugure un pont vers l’abîme, bâtit ses cathédrales pour une éternité de sable
et qu’on a préparé le thé à une douce apocalypse qui ose se faire attendre.
7
«Tu as fait sombrer ma fortune et chavirer mon bateau alors qu’il était heureusement emporté par le bon vent de mon souhait». (Lucien, Le navire ou les souhaits.)
Songe à mettre entre parenthèses ceux qui défont, avec méthode, ce qui s’est fait en tant de temps.
Songe aux effets inévitables que pourrait avoir un tel geste, dans le siècle et l’Eternité -en plus du désaveu de la Compétence Suprême-
et à l’impossibilité de mettre, dans le monde, le monde entre parenthèses.
Décide de s’y mettre lui-même, avec le Sage, le Fol et l’Ange,
mais s’aperçoit, tardivement, qu’il y vivait depuis longtemps,
qu’étaient fantômes tous ses vaisseaux, comme ses trains, mangeurs d’espace,
qu’étaient illusoires ses voyages.
8
Ne désespère pas d’enfin trouver la métaphore de ce qui apparaît sans naître et n’ose vraiment apparaître:
vie de plume, vie de vent, vie soufflée, vie rêvée, en filigrane ou murmurée
et quand la séquence s’efface dans les brumes d’et cetera, fatigué de ces tropes qui le tirent vers le Sensible,
retourne vers son lieu, texte flou, texte trouble, son texte d’origine, traduit de ce qui pourrait être une langue ou un idiolecte d’un âge présymbolique,
linéaire B d’une enfance qui cherche vainement son sens dans les yeux éteints d’un aveugle ne sachant déchiffrer que l’alphabet de l’ombre
et, venu de son microcosme de poussière et d’angoisse, le sporadique appel des choses, un instant sauvées du silence et par le silence reprises.
11
«’Raphel may amech zabi almi’ commença à crier la bouche infernale». (Dante, Enfer,XXXI, 67-68.)
Toujours discret, pour ne pas devenir hiatus, lapsus, horrible couac, dans l’harmonie de son époque.
il écoute – à distance – le concert.
Appelle à la rescousse Ellington & Purcell, neiges d’antan et peupliers, la voix de Nausicaa et les chiens d’Actéon, le verger de Virgile, les fables des nourrices, berceuses, bruissements, silences.
14
Que dire à ceux qui aimeraient – enviant son irréalité – vivre dans sa peau invisible, jour après jour vivre la vie qu’un être flou joue et rejoue avec tant de prédicats vagues?
Que leur dire sinon qu’ils se trompent de scénario, qu’ici la nuit étouffe, hantée par les traces d’angoisses félines que n’effacent pas les soleils,
qu’ici on rêve de changer de rêve, de passer la frontière sur la douce réminiscence des nuages d’avant, – pressés d’aller faire leurs orages et leur calligraphie d’éclairs –,
de bêtes emblématiques, chacals dont se souvient la pierre, mystiques éperviers ciselés dans le bleu, chats dormant leur sommeil divin
– la faune rassurante d’une calme Egypte mentale –
15
Né quelque part sans doute. Aurait pu naître ailleurs. N’importe quand tomber dans la trappe du monde:
unique certitude du flâneur splénétique d’une zone indistincte, sans bornes ni repères,
qui chercherait – loin des manoirs et des brumes de convention d’une Ecosse gothique –
à suggérer discrètement qu’il n’est pas certain d’être mort,
brouillant subtilement les cartes,
effaçant la frontière entre mourir et vivre.
16
«Je suis feu, je suis air; mes autres éléments Je les laisse à l’ignoble vie…» (Shakespeare, Antoine et Cléopâtre, V, 2, 283-284.)
Et voici l’air, son élément, qui le porte, qui l’accompagne,
fait chuchoter les feuilles comme un conciliabule et participe à l’aventure d’une bulle sans avenir,
feuillette un livre abandonné, cherche, impatient, la fin du conte,
invente l’Ange, puis dans la voile éveille une envie d’Infini,
se faufile partout, s’immisce dans les failles, les confidences,
invisible, imprévisible.
Biobibliographie
Poète et traducteur, Raymond Farina est né en 1940 à Alger. Il a vécu au Maroc, dans différentes régions de France et en Centrafrique. Après ses études supérieures à l’Université de Nancy, il a enseigné la Philosophie en France, au Maroc – au titre de la Coopération – et à la Réunion où réside depuis 1991. Parmi ses recueils figurent: Les lettres de l’origine, Fragments d’Ithaque, Pays, Virgilianes, Anecdotes, Epitola posthumus, Anachronique, Ces liens si fragiles, Exercices, Italiques, Fantaisies, Une colombe une autre, Eclats de vivre. Il a traduit des poètes américains, espagnols, irlandais, italiens et portugais. Lui-même a publié dans de nombreuses revues: «Chelsea» (New York), «Europe» (Paris), «La NRF» (Paris), «La Revue de Belles Lettres» (Genève), «Le Journal des Poètes» (Bruxelles), «Les Ecrits»(Montréal), «Pagine» (Rome), «Poesia por Ejemplo» (Madrid), «Po&sie» (Paris), «Semicerchio» (Florence), «Steaua» (Cluj), «Turia» (Teruel), «The Prague Revue» (Prague), «Tomis» (Constanza), «Satura» (Gênes), «La Otra Revista» (Mexico).
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